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Claudine Jacques :l’avant-garde est en Nouvelle-Calédonie « … mais il me semble qu’elle a compris l’essentiel : mon soutien indéfectible à la liberté et ma pugnacité. » L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne. (p. 219) La double culture néo-calédonienne : centre ou périphérie ? Le petit roman de Claudine Jacques, K@o.nc ou le vrai voyage de Clara illustré par de superbes gravures de l’artiste mélanésienne Paula Boi et publié en 2001 dans la collection « Moustik qui vole » par les éditions Grain de Sable et le Centre de documentation pédagogique de Nouméa en Nouvelle-Calédonie ne paie pas de mine et pourra passer, aux yeux des non-initiés, pour une fiction trop directement pédagogique. Il n’en est rien et l’oeuvre qui nous vient de si loin mérite de figurer, comme L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne, le dernier roman pour adulte de l’écrivain, parmi les réalisations les plus denses de l’avant-garde contemporaine : sous son apparente innocence, elle cache une redoutable connaissance de la mythologie Kanak redoublant les figures de la mythologie grecque (d’où, certainement, résulte un certain hermétisme) et, dans sa brièveté, la parfaite maîtrise d’un récit palpitant et secrètement engagé qui associe les formes du conte aux ressources offertes par la manipulation des nouvelles technologies. Neals, le jeune héros de l’aventure qui « surfe sur le net » avec Clara, et qui « rêvait de courir les mers avec Jason à la recherche de la Toison d’Or », ne vogue-t-il pas au début « sur le net, toutes voiles dehors, avec Clara en proue » (p. 10), et ne va-t-il pas s’employer sauver son amie de périls insondables ? Et le dieu « Poséidon, maître des mers et détenteur de la pluie et de la sècheresse, capable de déclencher les tremblements de terre et les raz-de-marée », n’a-t-il pas pour rival les forces occultes de l’imaginaire mélanésien qui font que « c’est en touchant les taros géants que l’on provoque la foudre et les éclairs » ? (p. 7) Interrogations qui nous laissent mesurer déjà l’originalité de l’initiation imposée au hardi lecteur capable de pénétrer les arcanes d’une culture double. Car, marquée aussi par la conscience des enjeux de la société traditionnelle en pleine mutation, et dans laquelle l’inégalité menace les Kanak, les femmes (soumises encore parfois aux mariages imposés) et plus particulièrement les filles, cette fiction devrait être dans notre article l’occasion d’un voyage instructif dans l’autre hémisphère, vers ce que nous appellerons une « île de la Résistance », l’antithèse involontaire de « l’île de la Délivrance » d’Alexandre Jardin examinée dans une précédente chronique au mois de mai. Une île doublement virtuelle et fictive, mais correspondant à un Territoire, bien réel celui-ci, où, fixé par les accords de Nouméa du 8 novembre 1998, le vote de 2018 décidera du destin de peuples différents, Kanak et Caldoche, qui, soit se sépareront à jamais dans une nouvelle Apocalypse, soit partageront un destin plus paisible. Et c’est à ce but que travaille ouvertement « l’Avenir ensemble » (termes qui désignent aussi le nouveau parti qui vient de gagner les élections sur « le Caillou » en mai 2004 et qui, avec son nouveau gouvernement présidé par Marie-Noëlle Thémereau, a mis fin au « règne » du néo-gaulliste Jacques Lafleur, président du RPCR, Rassemblement pour la Calédonie dans la République, majoritaire depuis vingt-sept ans). La situation sociale de l’île est marquée par un important exode des jeunes vers Nouméa, par un fort taux de chômage qui menace plus nettement les Kanak déracinés et par le contraste entre une région urbaine industrialisée et une « brousse » où la population rassemblée en « tribus » au mode de vie traditionnel, et parfois encore dans des conditions misérables, ne tire parfois des ressources suffisantes qu’en servant de main d’oeuvre dans l’exploitation des mines de bauxite (et l’on connaît peut-être le litige qui a conduit le nouveau gouvernement élu en mai à reconsidérer l’accord attribuant une nouvelle mine à un groupe canadien) et de nickel (les industriels chinois viennent cette année de passer une volumineuse commande de ce métal indispensable à la fabrication en forte croissance de leurs aciers de qualité). D’où la forte tentation de développer encore ces mines dont l’île porte les coutures à ciel ouvert, avec ses lagons pollués par la latérite mise à nu et que charrient les eaux de pluie. Comme le déclare un ouvrier de la « parabole païenne » de Claudine Jacques : « Ils ont fait venir des étrangers pour abattreles arbres, les déraciner et les pousser à l’eau. C’est là que tout a basculé. L’eau des sources est devenue rouge, rouge comme la sève des sang-dragons. » (p.54) D’un autre côté, l’île, avec ses paysages, son climat, sa faune et sa végétation splendides, est parée de beautés tropicales et attire de plus en plus d’Européens, si bien qu’au vu des enjeux du référendum de 2018, un litige porte sur les chiffres des derniers recensements : la population dont les « métissages » ont diversifié les belles apparences, a-t-elle bien les pourcentages, attribués aux différents groupes : Mélanésiens (44, 1%), Européens (34, 1%), Tahitiens (2,6%), Indonésiens (2, 5%), Vietnamiens (1, 4%), Vanuatans (1,1%) et autres, comme le journal Le monde l’indiquait dans un article du 24 août 2004 ? Un changement culturel apparaît, en tout cas – et le travail d’édition du CRDP de Nouméa pour la promotion de la culture kanak, comme le début de publication d’albums en langues locales (Ciixa ma ciibwi, Création Grain de Sable, 2004) commandées par la Province Nord de l’île, dont le président Paul Néaoutyine dirige aussi le Palika (Parti de Libération kanak) le montrent – annonçant que l’avenir est ouvert… Notre voyage, néanmoins, ne sera pas seulaement culturel et social, mais aussi littéraire, à travers l’examen de certains motifs narratifs par lesquels se renouvelle et se transforme l’imaginaire des créateurs s’adressant aux enfants en ce début du millénaire. Nous avons, en effet, affaire avec les romans de Claudine Jacques à une littérature millénariste, au sens où un « avenir lumineux » (celui du bleu du Pacifique et des mers du Sud), malgré l’effondrement généralement proclamé des idéologies, est encore considéré comme possible. Cette oeuvre nous montre d’abord comment la littérature de jeunesse offre la révélation, en creux, des angoisses et des fantasmes qui hantent une société tout entière et qui s’expriment ouvertement dans la littérature pour adultes ; elle en offre ensuite le flamboyant contrepoint. Avec son dernier roman de littérature générale, L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne publié par les éditions de Nouméa, L’Herbier de feu en 2003, Claudine Jacques place sa réflexion dans la lignée de celle d’Hannah Arendt (« Partout où une civilisation réduit à son degré minimum l’arrière-plan de la différence, elle finit par se pétrifier. », p. 75) et du postmoderne V.S. Naipaul (« Si nous n’y prenons pas garde, Bientôt, il ne restera que le vide pour survivre. », p. 169). Eloge de la différence et d’une maîtrise du futur, sa littérature est donc de survivance dans la diversité d’un monde qui a aboli toute notion de centre, qui nous renvoie les vérités de la « périphérie » revitalisée par la communication digitale, comme point de référence incontournable pour toute survie de la civilisation et comme lieu d’intense création littéraire. D’où l’exigence d’une écoute de cette voix qui nous parvient de l’autre côté de la terre et qui devrait être entendue des enfants de l’avenir dans l’émergence de nouveaux réseaux de convivialité. suite ...
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