Les « extraits choisis » d’épisodes Nouvelle-calédonie sont des textes libres de droits. Ils peuvent être téléchargés, copiés et utilisés dans le cadre pédagogique.
Une Terre de lumière de Claudine Jacques
Nouvelle
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« D’où il est, accroché au flanc de sa montagne, il voit deux lignes l’une sur l’autre : l’horizon, trait d’infini séparant le ciel de l’eau — tracé imaginaire dessiné dans l’ankylose calme de son regard d’une fixité à démentir l’idée même du mouvement, paralysie idéale du mirage linéaire qui repousse tous les rêves d’abordage — et juste devant la hachure blanche et mousseuse des vagues qui viennent se briser en écume mouvante sur les remparts d’une barrière frappée par la houle du large, transport de sel, bouillonnement de mousse sur le grand récif qui sépare le bleu du bleu, du plus marine à l’outremer.
Il énonce à voix basse le nom des îles oubliées là, sortes de dômes herbeux bordés de plages blondes ou grises : Près de la passe, Isié, puis les trois Testard et l’îlot Cafard, Ténia, Puen dévastée par les chèvres et Leprédour réserve de faune visitée nuit et jour par les voleurs d’huîtres et autres rapineurs, accrochées à la terre dans des forêts de palétuviers, Bouraké morcelée, Rousseau et Gardner. Plus proche, l’îlot Chengiro, ourlé comme une porcelaine, lieu de pêche aux coquillages lors des grandes marées basses lorsque l’eau qui n’a plus que la couleur du sable et une étrange odeur tiède de fermentation marine dévoile ses holothuries brunes et ses calculs de corail mort. Il anticipe sa fuite quand elle abandonne la mangrove, boue mélangée à la glaise éclatée, à l’humus noir, au schiste proche.
Puis attend son retour. »
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L’âge du perroquet banane de Claudine Jacques
Roman
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"1 — Saison morte 2028
Le repas s’achevait dans la bonne humeur.
Non que les mets aient été particulièrement choisis ou délicats, maigres tubercules bouillis au lait de coco et épinards sauvages, mais les couverts étaient d’argent, les verres de cristal, et le petit alcool de miel servi comme dessert par l’Apiculteur, rappelait à chacun, en l’enivrant un peu, et bien avant la nostalgie qui en découlerait inévitablement, le goût oublié de la bonne chère. Melanëng, Gardien des légendes et des souvenirs évoquerait peut-être, des douceurs exquises dans la voix, les délicieux plats disparus : rôtis de cerfs et bougnas de poissons, pains marmite et gâteaux banane, Yin-aux-yeux-bridés, saurait raconter comment graver l’histoire du monde sur un grain de riz et l’Auteur inconnu se souviendrait de quelque phrase célèbre, citerait de mémoire une litanie de vers comestibles. Personne n’oserait parler de chapons, de volailles, de peur de voir ciller l’œil réprobateur de Sifilet, alors que Reo rappellerait sans se lasser les aberrations du monde ancien, des tueries de thons jaunes, de bonites, de dauphins à la disparition des baleines, ou s’étranglerait de rage en dépeignant la mort lente des lagons, pollués –au nom du profit– par les fermes aquacoles et l’incurie. Abô, en herboriste distingué, expliquerait alors calmement le pouvoir des arômes anciens, du parfum exquis des oignons verts à celui plus discret des asperges ou des herbes magiques. Seul l’Ecclésiastique se lécherait les doigts sans un mot, son regard laineux assez opaque pour ne rien montrer de son accablement. En bout de table, charmante et frêle dans une longue robe de drap rêche, la Bibliothécaire les observait, les uns après les autres, à la lumière des torches.
Neuf, ils étaient neuf, neuf vieux, neuf très vieux, les neuf sages, aussi différents qu’il est possible de l’être, et tellement semblables pourtant par la ride creusée, la peau lâche, et l’ambition de vivre.
Elle posa ses mains tâchées de son sur la nappe blanche dépliée pour l’occasion puis agita une minuscule clochette argentée.?Le silence se fit.?— Nous commémorons aujourd’hui …?Sa voix fluttée devint presque inaudible.?— … dix ans de résistance. »
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